Roman de Sinouhé
Introduction
Le récit des aventures de Sinouhé
est unanimement considéré par les égyptologues comme l'une
des uvres les plus célèbres et les mieux achevées
de la littérature égyptienne d'époque pharaonique, celle
qui, pour Gustave Lefebvre [1],
mérite le mieux l'épithète de «classique» par
sa composition, son style, sa langue. Rédigé au Moyen Empire,
ce récit de caractère autobiographique a pour cadre chronologique
le règne de Sésostris Ier (XIIe dynastie, vers 1958-1913 avant
J.-C.), mais il connut aussi un vif succès au Nouvel Empire, lorsqu'il
figurait parmi les textes étudiés et copiés dans les écoles
de scribes. Ceci vaut surtout pour l'époque ramesside (XIXe-XXe dynastie,
XIIIe-XIIe siècles), puisque, semble-t-il, une seule copie de la XVIIIe
dynastie est parvenue jusqu'à nous, au recto de l'ostracon 149 de la
tombe de Senenmout [2],
ce qui est peu en regard des copies de l'Enseignement d'Amenemhat [3],
attestées pour cette même dynastie , dont il sera également
question dans cet article. Mais certaines phrases de la Biographie de Sinouhé
se lisent également dans des inscriptions de la XVIIIe dynastie, comme
la biographie d'Amenemheb [4],
attestant la notoriété de l'uvre. Des phrases ou passages
de Sinouhé ont inspiré la production littéraire jusqu'à
la Basse Époque [5].
La Biographie de Sinouhé a connu plusieurs éditions successives,
qui intégrèrent les nouvelles copies du texte au fur et à
mesure de leur découverte. La dernière édition synoptique,
publiée en 1990 par Roland Koch, recense six papyrus et vingt-six ostraca
[6].
Leur valeur s'avère bien inégale, tant pour la qualité
de la copie proposée que pour le nombre de lignes conservées.
Les deux manuscrits essentiels sont les papyrus Berlin 3022 (abrév. B)
et Berlin 10499 verso (abrév. R), qui datent tous deux du Moyen
Empire. Publié par Richard Lepsius dès 1859 [7],
le premier pourrait provenir de la même tombe que les papyrus Berlin 3023-3025
(copies du Conte du Paysan et du Dialogue du Désespéré
avec son ba), car l'ensemble appartenait à la collection Athanasi
avant d'être vendu à Londres en 1843 [8].
Signalé en 1907 par Alan Gardiner [9],
le second avait été découvert en 1896 par James Quibell
dans une tombe anonyme située sous les magasins du Ramesséum [10].
Connu aussi sous l'appellation «pRamesséum A», il comporte
au recto une copie du Conte du Paysan et fut découvert
dans une boîte, véritable bibliothèque privée, qui
contenait une vingtaine d'autres papyrus, dont le Rituel de Sésostris
Ier (pRamesséum B), les Dépêches de Semna (C)
et l'Onomasticon du Ramesséum (D) [11].
Se basant sur l'étude paléographique de Georg Möller, Gardiner
a attribué le manuscrit B à la fin de la XIIe dynastie [12],
et le manuscrit R à la XIIIe dynastie, tout en insistant sur la qualité
supérieure qu'offre la copie de R [13].
Contrairement à ce que laisse entendre Lefebvre [14],
B n'est pas le manuscrit original: pour Gardiner, il serait distant de l'archétype
d'au moins un siècle et demi [15],
ce qui nous rapproche du début de la XIIe dynastie et du règne
de Sésostris Ier pour la date de rédaction de l'uvre [16].
Si le manuscrit R nous offre la meilleure copie, il ne conserve hélas
que le premier tiers du texte, soit une centaine de lignes, et quelques fragments
du deuxième tiers. Avec ses 311 lignes, le manuscrit B présente
pour sa part la presque totalité du texte, car il ne lui manque que le
début, correspondant à R 1-24. Les deux papyrus principaux du
Moyen Empire se complètent donc pour nous donner l'intégralité
de l'uvre, et certaines leçons fournies par d'autres manuscrits,
même d'époque ramesside, permettent à l'occasion d'améliorer
notre compréhension du texte fourni par B en sa seconde moitié
[17].
En 1956, dans un ouvrage célèbre sur la littérature du
Moyen Empire [18],
Georges Posener présentait la Biographie de Sinouhé comme
«l'uvre la mieux connue de la littérature égyptienne»,
en raison de son importante tradition manuscrite et des nombreuses études
qu'elle avait suscitées. Depuis lors, l'intérêt des égyptologues
n'a jamais décru, comme en témoigne l'abondante bibliographie
qui accompagne la notice consacrée à Sinouhé dans le volume
du Lexikon der Ägyptologie paru en 1984 [19].
W. Kelly Simpson y recense près d'une trentaine de traductions publiées
[20],
tandis que sa sélection d'études historiques, littéraires
et linguistiques approche la centaine de titres. Sinouhé a effectué
également son entrée sur le Web, à l'initiative des égyptologues
de la Philipps Universität de Marbourg; l'on y trouve une «Literaturverzeichnis»
qui complète avantageusement la bibliographie de Simpson [21].
Et pourtant, comme le montre l'étude récente de Vincent Arieh
Tobin [22],
la Biographie de Sinouhé est loin d'avoir livré tous ses
secrets. Cela tient pour une bonne part à l'atmosphère de mystère
qui entoure, à dessein, le moment crucial de l'intrigue, lorsque, peu
après le décès du roi Amenemhat Ier, Sinouhé surprend
des propos échangés entre un prince royal et, semble-t-il, un
messager, propos dont la teneur ne nous est pas livrée, mais qui provoquent
chez le héros un trouble profond qui l'entraînera finalement sur
le chemin de l'exil. Qui était Sinouhé, qu'a-t-il pu entendre
et pourquoi a-t-il fui? Telles sont les questions esentielles, maintes fois
traitées, qui seront réexaminées dans cet article.
1. Résumé et passages significatifs, p. 210
2. Genre littéraire et historicité, p. 216
3. Les motifs de la fuite de Sinouhé: status quaestionis, p. 220
4. La raison de la fuite de Sinouhé: proposition nouvelle, p. 237
5. Analyse des autres passages significatifs, p. 245
6. En quête du sens de l'oeuvre, p. 262
Notes
[1] G.
Lefebvre, Romans et contes égyptiens de l'époque pharaonique,
Paris, 1949, p. 1.
[2] W.C. Hayes, Ostraca and Name Stones from the Tomb of Sen-Mut (No. 71) at Thebes (MMA Egyptian Expedition, 15), New York, 1942, p. 29 (n° 149), pl. XXVIII. Voir aussi S. Quirke, Narrative Literature, dans A. Loprieno (éd.), Ancient Egyptian Literature (PÄ, 10), Leyde, 1996, p. 266.
[3] W. Helck, Der Text der "Lehre Amenemhets I. für seinen Sohn", Wiesbaden, 1969, p. 1; N. Grimal, Corégence et association au trône: l'Enseignement d'Amenemhat Ier, dans BIFAO, 95 (1995), p. 276-279.
[4] Urk. IV, 895.14-896.5, lorsqu'il est question du décès du roi Touthmosis III (cfr Sinouhé R 6-8). Voir J. Baines, Interpreting Sinuhe, dans JEA, 68 (1982), p. 32, n. 12; W. Guglielmi, Zur Adaptation und Funktion von Zitaten, dans SAK, 11 (1984), p. 358, n. 46.
[5] Cfr E. Blumenthal, Die Erzählung des Sinuhe, dans Texte aus der Umwelt des Alten Testaments, III.5, Gütersloh, 1995, p. 884 (note b), qui renvoie à N. Grimal, La stèle triomphale de Pi('ankh)y au Musée du Caire (MIFAO, 105), Le Caire, 1981, p. 284; Guglielmi, Zur Adaptation, p. 347-364. Les phrases relevées sont: B 255 (pAnastasi IV, 5.3); B 149-150, B 222-223, B 254, B 274 (stèle de Piankhy); B 28-29 (biographie d'Oudjahoresné).
[6] R. Koch, Die Erzählung des Sinuhe (BAe, XVII), Bruxelles, 1990, p. VI. Les principales éditions synoptiques utilisées antérieurement sont: A.H. Gardiner, Die Erzählung des Sinuhe und die Hirtengeschichte (Hierat. Papyrus aus den königl. Museen zu Berlin, V), Leipzig, 1909; A.M. Blackman, Middle-Egyptian Stories (BAe, II), Bruxelles, 1932.
[7] K.R. Lepsius, Denkmaeler aus Aegypten und Aethiopien, VI, 1859, pl. 104-107.
[8] H. Gdicke, The Report about the Dispute of a Man with his Ba, Baltimore, 1970, p. 1; W.K. Simpson, Papyri of the Middle Kingdom, dans Textes et langages de l'Égypte pharaonique (BdÉ, 64.2), Le Caire, 1972, p. 70; R.B. Parkinson, The Tale of the Eloquent Peasant, Oxford, 1991, p. x.
[9] A.H. Gardiner, Eine neue Handschrift des Sinuhegedichtes, dans Sitzungsberichte der königlich preussischen Akademie der Wissenschaften, Berlin, 1907, p. 142-150.
[10] J.E. Quibell, The Ramesseum (ERA, 2), Londres, 1898, p. 3.
[11] A.H. Gardiner, The Ramesseum Papyri, Oxford, 1955; Parkinson, The Tale of the Eloquent Peasant, p. xi-xiii.
[12] L'erreur de nom que l'on constate en B 180, où Amenemhat est noté à la place de Sésostris dans la titulature de Sésostris Ier, paraît indiquer que le copiste de B était contemporain d'Amenemhat III ou d'Amenemhat IV.
[13] A.H. Gardiner, Notes on the Story of Sinuhe, dans RecTrav, 32 (1910), p. 2-8. Rares sont toutefois les traducteurs et commentateurs qui, comme John Foster en 1993 et Claude Vandersleyen dans ses cours universitaires, ont choisi R comme texte de base.
[14] Lefebvre, Romans et contes, p. IX.
[15] Gardiner, Notes on the Story of Sinuhe, dans RecTrav, 32 (1910), p. 3.
[16] Cfr Gardiner, Notes on the Story of Sinuhe, dans RecTrav, 36 (1914), p. 208. Pour R.B. Parkinson, The Tale of Sinuhe and other Ancient Egyptian Poems, Oxford, 1997, p. 21, l'uvre aurait été composée peu après la mort de Sésostris Ier.
[17] Voir notamment les conclusions de J.W.B. Barns, The Ashmolean Ostracon of Sinuhe, Oxford, 1952, de même que J.M. Galán, Two Passages of Sinuhe Reconsidered, dans SAK, 25 (1998), p. 72.
[18] G. Posener, Littérature et politique dans l'Égypte de la XIIe dynastie, Paris, 1956, p. 88.
[19] W.K. Simpson, Sinuhe, dans LÄ, IV, 1984, col. 953-955.
[20] Ajoutons-y Cl. Lalouette,
Textes sacrés et textes profanes de l'ancienne Égypte,
II, Paris, 1987, p. 226-240; K. Schlüsser, Märchen und Erzählungen
der Alten Ägypter, Bergisch Gladbach, 1989, p. 68-89 (non inueni);
J.L. Foster, Echoes of Egyptian Voices, Norman, Londres, 1992, p. 85-107;
Idem, Thought Couplets in the Tale of Sinuhe, Francfort, 1993, p. 38-63;
E. Blumenthal, Die Erzählung des Sinuhe, dans TUAT, III.5,
Gütersloh, 1995, p. 884-911; R.B. Parkinson, The Tale of Sinuhe and
other Ancient Egyptian Poems, Oxford, 1997, p. 21-53; Ph. Luino, La véritable
histoire de Sinouhé, Paris, 1998; J.M. Galán, Cuatro Viajes
en la Literatura del Antiguo Egipto, Madrid, 1998, p. 82-96; P. Grandet,
Contes de l'Egypte ancienne, Paris, 1998, p. 17-34.
La traduction figurant dans E. Hornung, Gesänge vom Nil. Dichtung am
Hofe der Pharaonen, Zürich, Munich, 1990, p. 31-51, est la réédition
inchangée de E. Hornung, Meisterwerke altägyptischer Dichtung,
2e éd., Zürich, Munich, 1979, p. 23-39.
[21] URL: http://staff-www.uni-marburg.de/~aegypt/sinuhe.htm.
[22] V.A. Tobin, The Secret of Sinuhe, dans JARCE, 32 (1995), p. 161-178.