Sinouhé

Cl. Obsomer, Sinouhé l'Egyptien et les raisons de son exil, dans Le Muséon, 112, 1999, p. 207-271.

    Introduction, p. 207 [extrait]
1. Résumé et passages significatifs, p. 210 [extrait]
2. Genre littéraire et historicité, p. 216 [extrait]
3. Les motifs de la fuite de Sinouhé: status quaestionis, p. 220
4. La raison de la fuite de Sinouhé: proposition nouvelle, p. 237
5. Analyse des autres passages significatifs, p. 245
6. En quête du sens de l'oeuvre, p. 262


2. Genre littéraire et historicité

Les mérites littéraires de la Biographie de Sinouhé sont indéniables, comme le souligne Georges Posener, qui y voit la création d'un écrivain de talent [47]: «Son mérite a été d'écrire, sur un thème rebattu [48], un roman de haute tenue littéraire, vivant dans ses descriptions, fin dans ses analyses de sentiments et lyrique dans les hymnes et les chants; roman où la façon de dire est aussi importante que le contenu. Contrairement à la narration égyptienne habituelle qui est monotone et se complait dans la répétition, le récit de Sinouhé offre une remarquable variété de constructions grammaticales, une grande richesse de vocabulaire, une abondance de tournures et d'expressions rares et recherchées. C'est une œuvre conçue avec goût et réalisée avec élégance; à la différence des contes qui gardent l'empreinte de leur origine orale, ce roman a été composé par écrit».

L'œuvre offre, en première analyse, une similitude certaine, tant pour la forme que pour le contenu, avec des inscriptions autobiographiques conservées dans des tombes privées. L'on pensera notamment à la biographie d'Hirkhouf, qui raconte ses expéditions en Nubie à la fin de l'Ancien Empire et inclut également la copie d'un message royal [49], ou, sous le règne de Sésostris Ier, à celle d'Amény de Béni Hassan, qui présente aussi bien sa participation à une expédition contre Kouch que sa gestion du riche nome de l'Oryx [50]. Toutefois, comme l'observe Posener [51], la Biographie de Sinouhé se distingue de ce type d'inscriptions par «l'extrême développement du récit biographique en face de la brièveté de l'introduction». L'absence presque totale des habituelles épithètes laudatives et la présence de dialogues au sein de la narration accentuent encore ce contraste, de même que l'expression des pensées et sentiments qui traversent l'esprit du héros [52]. L'œuvre est-elle dès lors un roman de pure fiction, auquel l'auteur a attribué la forme traditionnelle d'une autobiographie privée, ou est-elle la version romancée d'une autobiographie authentique qui pouvait se lire autrefois sur les murs d'une tombe contemporaine? La première hypothèse est celle que retenait Gaston Maspero au début de notre siècle [53], tandis que Gardiner optait résolument pour la seconde [54].

Si l'hypothèse de Gardiner a été plus souvent adoptée par les traducteurs et commentateurs de l'œuvre, il est clair, pour Posener, qu'«en l'absence de toute confirmation directe ou indirecte de l'existence de Sinouhé, on ne peut écarter la possibilité de considérer le texte comme une pure fiction. Le nombre de genres littéraires connus des Égyptiens était limité, et ce manque de latitude amenait les écrivains à faire éclater les cadres rigides qui retenaient l'imagination ou à détourner les formes traditionnelles de l'emploi pour lequel elles étaient prévues. (…) Dans la série des Enseignements, on trouve, à côté des livres purement sapientiaux, des écrits politiques, une Satire des Métiers et même une autobiographie funéraire. Il est donc légitime de penser qu'un écrivain, ayant imaginé l'histoire de Sinouhé, a pu choisir, pour la rédiger, le moule d'une inscription tombale qui convenait admirablement à son sujet et qui répondait à son désir de donner un caractère véridique et réaliste à son récit» [55]. Posener justifie également l'hypothèse de Gardiner, en refusant de considérer comme une objection à celle-ci l'absence, dans la nécropole de Licht, de toute trace d'une tombe dont l'autobiographie aurait inspiré celle de Sinouhé, conjuguée à l'absence de toute mention de ce Sinouhé en dehors de l'œuvre dont il est le héros: «Compte tenu du délabrement de la nécropole, des lacunes de notre documentation et du fait que Sinouhé, de son propre aveu, a été somme toute un courtisan commun, c'est le contraire qui aurait été surprenant, et la découverte d'un témoignage contemporain attestant son existence aurait été un hasard heureux» [56]. La nature même de la tombe de Sinouhé mentionnée en B 300, une pyramide de pierre, peut toutefois paraître pour le moins étonnante: elle m'amène personnellement à douter de l'existence de cette tombe et à privilégier d'emblée l'hypothèse d'une création littéraire originale conçue pour ressembler à une autobiographie [57].

Dans les écrits qu'il consacre à la Biographie de Sinouhé, John Foster s'interroge sur la nature poétique de l'œuvre, qui ne serait pas limitée à tel ou tel passage comme l'éloge de Sésostris (R 70-98), mais marquerait l'ensemble de l'œuvre. Considérant les points supralinéaires des copies ramessides, il lui semble que l'œuvre est presque invariablement rythmée par des unités à la fois sémantiques et syntaxiques qui s'achèvent après deux points supralinéaires, unités qu'il nomme «thought couplets» [58]. Pour lui, la Biographie de Sinouhé offre une forme de poésie narrative, proche de la poésie épique, et c'est la raison pour laquelle il en propose une édition en 658 vers, qu'il traduit en vers libres plutôt qu'en prose [59]. Plus récemment, Vincent Arieh Tobin développe l'idée que la composition littéraire de la Biographie de Sinouhé, faite indéniablement par écrit comme l'indiquait Posener, avait pour but premier d'être entendue plutôt que d'être simplement lue [60]. Doit-on, dans ce cas, aller jusqu'à supposer plusieurs lecteurs et une certaine mise en scène, ou s'agirait-il exclusivement d'un monologue? Quelle que soit la véritable nature de l'œuvre, il est clair pour Tobin que c'est volontairement que certaines données de l'intrigue sont gardées secrètes, idée exprimée déjà par Gardiner et Wessetzky [61]. Mais, en procédant ainsi, l'auteur cherchait-il à susciter et à maintenir l'intérêt de l'auditeur (ou du lecteur), ou bien s'est-il abstenu d'exprimer ce qui ne pouvait être dit ni par un personnage réel ni par un personnage fictif?

Lorsqu'il s'agit de comprendre ce qui anime Sinouhé lorsqu'il fuit, il importe peu, en fin de compte, de savoir si ce Sinouhé est une personne réelle (appelée ou non Sinouhé), dont la vie aurait inspiré l'écrivain, ou un personnage fictif créé par cet écrivain [62]. Car l'Égypte qui sert de cadre au récit n'est d'aucune façon un pays imaginaire; les relations de l'Égypte avec les régions asiatiques proches de sa frontière ne peuvent qu'illustrer la réalité de l'époque; les rois Amenemhat Ier et Sésostris Ier mentionnés dans une œuvre rédigée au début de la XIIe dynastie ne peuvent être que les rois historiques. Ainsi donc, s'il se confirme qu'un complot contre la dynastie régnante est ce qui, dans l'œuvre littéraire, motive la fuite de Sinouhé, la gravité même d'un tel acte impliquera nécessairement la réalité historique de celui-ci. Dans ce cas, l'œuvre aura été composée à des fins politiques, et il s'agira d'en définir très précisément les objectifs.


        
Notes
[47]  Posener, Littérature et politique, p. 91.

[48]  Le thème de l'Égyptien à l'étranger: Posener, Littérature et politique, p. 90.

[49]  Urk. I, 128-131. Voir aussi Baines, Interpreting Sinuhe, p. 38; Galán, Cuatro Viajes, p. 78-79.

[50]  P.E. Newberry, Beni Hasan I (EES ASE, 1), Londres, 1893, pl. VII; Urk. VII, 14-16; Obsomer, Sésostris Ier, p. 587-590.

[51]  Posener, Littérature et politique, p. 91.

[52]  Cfr S. Purdy, Sinuhe and the Question of Literary Types, dans ZÄS, 104 (1977), p. 123; Baines, Interpreting Sinuhe, p. 33-34, 39.

[53]  G. Maspero, Les Mémoires de Sinouhît (BdÉ, 1), Le Caire, 1906, p. XXXV.

[54]  Gardiner, Notes on the Story of Sinuhe, dans RecTrav, 36 (1914), p. 208-209.

[55]  Posener, Littérature et politique, p. 92.

[56]  Posener, Littérature et politique, p. 91.

[57]  Sur cette question, on lira aussi W.K. Simpson, Sinuhe, dans LÄ, IV, 1984, col. 950; G.S. Greig, The sdm=f and sdm.n=f in the Story of Sinuhe and the theory of the nominal (emphatic) verbs, dans S.I. Groll, Studies in Egyptology Presented to Miriam Lichtheim, I, 1991, p. 336-342; K.A. Kitchen, Sinuhe: Scholarly Method versus Trendy Fashion, dans BACE, 7 (1996), p. 55-63.

[58]  J.L. Foster, Sinuhe: The Ancient Egyptian Genre of Narrative Verse, dans JNES, 39 (1980), p. 89-109. Voir aussi Greig, The sdm=f and sdm.n=f, p. 264-348, qui traduit de larges extraits de l'œuvre.

[59]  Édition: Foster, Thought Couplets, p. 3-37. Traduction: Foster, Thought Couplets, p. 39-63; Idem, Echoes, p. 85-107. Une translittération complète de l'œuvre, basée sur le découpage en vers de Foster est donnée par L. Zonhoven, Polotsky, Sinuhe, Negation and the sdm.n=f…, dans JEOL, 33 (1993-94), p. 39-108. Zonhoven adopte en outre la répartition en 104 paragraphes de H. Grapow, Untersuchungen zur ägyptischen Stilistik, I, Berlin, 1952. Ajoutons qu'une division en 40 paragraphes a été proposée par J. Assmann, Die Rubren in der Überlieferung der Sinuhe-Erzählung, dans M. Görg (éd.), Fontes atque Pontes. Eine Festgabe für Hellmut Brunner (ÄAT, 5), Wiesbaden, 1983, p. 18-41.

[60]  Tobin, The Secret of Sinuhe, p. 162-163.

[61]  Gardiner, Notes on the Story of Sinuhe, dans RecTrav, 32 (1910), p. 13-14; V. Wessetzky, Sinuhe's Flucht, dans ZÄS, 90 (1963), p. 125.

[62]  Cfr Posener, Littérature et politique, p. 92-93, dont je ne fais que développer l'idée.