Collection

«Connaissance de l'Egypte ancienne»

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éditions Safran:
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Etude n°5

Claude OBSOMER,
Sésostris Ier.
Etude chronologique et historique du règne

Bruxelles, 1995, 740 pages,
20 tableaux, 67 figures.
Prix de vente: 74 Euro


Extrait de l'introduction (p. 9-14)

    Sésostris Khéperkara, ou Sésostris Ier, devint Roi de Haute et de Basse-Egypte voici près de quarante siècles. Deuxième souverain de la XIIe dynastie, fils et successeur d'Amenemhat Ier, il connut un règne de plus de quarante ans, dynamique et prospère, et passe pour l'une des figures les plus importantes, sinon la plus importante du Moyen Empire égyptien.

    Patrie des rois Antef et Mentouhotep, qui avaient fondé la XIe dynastie et réunifié l'Egypte, Thèbes n'était plus la première ville de l'Etat depuis qu'Amenemhat Ier avait transporté dans le Nord la Résidence et son administration. Appelée «Amenemhat-Itj-Taouy» &emdash;«Amenemhat (est) Celui-qui-s'empare-des-Deux-Terres»&emdash;, puis «Itj-Taouy» ou même «Itjou», cette nouvelle capitale devait se trouver à proximité du village actuel de Licht: c'est sur le plateau dominant celui-ci que sont construites les pyramides d'Amenemhat Ier et de Sésostris Ier, dans la plus pure tradition des tombes royales d'Ancien Empire. La ville de Thèbes resta toutefois un centre religieux de tout premier plan: c'est à Sésostris Ier que l'on doit la première structure monumentale du Temple d'Amon à Karnak, dont l'élément le plus fameux est la Chapelle Blanche sur laquelle est noté la liste complète des nomes d'Egypte.

    Le règne de Sésostris Ier vit la rédaction de deux œuvres majeures de la littérature égyptienne, l'Enseignement d'Amenemhat et la Biographie de Sinouhé. Telles l'Iliade et l'Odyssée dans la Grèce antique, ces deux œuvres allaient permettre à des générations de scribes d'apprendre à lire et à écrire, comme en témoignent les nombreuses copies qui ont survécu, sur papyrus, tablettes de bois ou ostraca. Leur contenu s'inspire d'événements survenus au palais d'Itj-Taouy à la fin du règne d'Amenemhat Ier, en évoquant la succession de Sésostris à son père. L'agression décrite dans la première est-elle réellement ce qui provoqua la mort du roi Amenemhat, que la seconde place en l'an 30 à un moment où le fils royal Sésostris guerroyait dans le désert occidental? Le deuxième chapitre de ce livre permettra de lever les doutes émis encore récemment par plusieurs commentateurs.

    L'activité architecturale de Sésostris Ier ne se limita pas aux édifices de Karnak et de Licht: nombreux sont les centres cultuels qui reçurent la visite de ses architectes et de ses sculpteurs. Ainsi, par exemple, Héliopolis conserve un obélisque érigé pour la fête Sed du roi, en l'an 31, et le Papyrus Berlin 3029, ou «Rouleau de Cuir de Berlin», place en l'an 3 le projet de construire un monument à Ra-Harakhty dans le domaine d'Atoum. Plusieurs stèles privées indiquent que l'on effectua des travaux importants au Temple d'Osiris-Khentimentiou à Abydos, dont le culte connaissait une extrême popularité. Des reliefs conservés à Lyon et à Londres proviennent du Temple de Min à Coptos: c'est le cas notamment de la célèbre scène montrant la course rituelle du roi lors de la fête Sed (Londres UC 14786). A Tod, Sésostris Ier édifia un temple au dieu Montou, dont l'inscription dédicatoire a été publiée dans les dernières années. Enfin, l'île d'Eléphantine reçut une attention toute particulière: on y reconstruisit un nouveau temple pour Satis, dont on conserve des fragments de l'inscription, ainsi qu'un sanctuaire dédié à une grande figure locale d'Ancien Empire, le noble Héqa-ib.

    Les édifices royaux ne sont pas les seuls témoins de la prospérité du règne: les tombes des nomarques d'Assiout (Djéfai-Hapy, n° 1), de Béni Hassan (Amény, n° 2) et de Qoubbet el-Haoua (Sarenpout Ier, n ° 36) dépassent de loin, en dimensions et en qualité, celles qui furent aménagées en ces lieux sous les règnes précédents. Les stèles privées d'Abydos sont exécutées avec un soin qui restera inégalé durant tout le Moyen Empire, tant pour ce qui est de la composition de leur texte qu'en ce qui concerne l'exécution des hiéroglyphes et les détails des personnages figurés. la stèle du vizir Mentouhotep (Caire CG 20538) en est de loin la plus impressionnante, par ses dimensions (190 x 150 x 43 cm) et par la longueur de son inscription, qui couvre les deux faces: elle n'a jamais encore fait l'objet d'une traduction intégrale. De tels documents offrent parfois une autobiographie qui contient des informations sur des événements importants du règne ou des activités menées en Egypte ou hors de son territoire: la stèle abydénienne du général Nésou-Montou (Louvre C 1) en est un excellent exemple. Ces informations permettent de pallier en partie l'absence, dans la documentation disponible, d'annales officielles qui enregistreraient les faits et événements du règne de Sésostris Ier. Il n'est pas impossible qu'un tel document ait existé jadis, puisque deux fragments des Annales d'Amenemhat II, fils et successeur de Sésostris Ier, ont été découverts à Memphis.

    Mais l'historien a la chance d'avoir à sa disposition de nombreuses stèles royales et inscriptions gravées sur les lieux mêmes de l'action par les Egyptiens qui exécutaient les missions dont les chargeait Sésostris Ier. Ces documents témoignent de l'importance que le roi accordait tant à l'empire égyptien de Nubie qu'aux carrières et mines du désert oriental. Telles furent les destinations principales des expéditions menées sous son règne. La qualité des documents est ici fort variable: cela va de la belle stèle de calcaire dressée au Oaudi el-Houdi par l'intendant Hor (Caire JE 71901) aux plus illisibles des stèles rupestres d'el-Girgaoui, en passant par les inscriptions des carrières du Ouadi Hammamat. La valeur historique de ces documents est grande, car on ne peut nier que l'auteur d'une insciption fût présent à l'endroit même où il rédigeait celle-ci. Comme un grand nombre de ces inscriptions sont datées à l'année près et que plusieurs documents s'associent parfois pour décrire la même action, il devient possible de reconstituer, par exemple, les différentes phases d'une expédition aux carrières, ou même de se faire une idée assez précise de la progression des troupes égyptiennes engagées dans la conquête de la Nubie. D'autre part, il n'est pas rare que certains agents de l'Etat soient connus par plusieurs documents, retrouvés parfois en des endroits fort différents: leur carrière peut alors être partiellement recomposée. De tous les documents retrouvés à l'extérieur de la vallée égyptienne du Nil, le plus important est sans doute la stèle Florence 2540 que le général Mentouhotep érigea dans la forteresse de Bouhen au retour d'une campagne en Haute-Nubie. Elle comporte la première mention connue de Kouch et présente les différentes régions conquises sous une forme dont s'inspireront les auteurs des listes géographiques du Nouvel Empire: des cartouches-forteresses desquels sortent les bustes de prisonniers attachés les uns aux autres.

***

    La richesse extrême du règne de Sésostris Ier, qui se marque autant par l'abondance et la variété de la documentation que par la qualité des œuvres littéraires et artistiques, n'a pas fait l'objet jusqu'à présent d'une étude globale qui en examinerait dans le détail tous les aspects. Néanmoins, deux égyptologues ont rédigé un aperçu général qui reprend les données essentielles du règne: l'un a été publié en 1984 par W. Kelly Simpson, l'autre vient de paraître sous la plume de Claude Vandersleyen. Le projet qui a guidé la rédaction du présent ouvrage n'embrasse pas l'ensemble de la question, mais il en touche le point fondamental, la chronologie, et examine plusieurs aspects essentiels d'ordre historique.

    La plupart des égyptologues admettent, sur base de la stèle Caire CG 20516, un synchronisme entre les dix premières années du règne de Sésostris Ier et les dix dernières années du règne de son père Amenemhat Ier. Il y aurait eu ce que l'on appelle une «corégence», à savoir deux rois occupant simultanément le trône d'Egypte et possédant chacun une titulature et un décompte propre d'années de règne. Depuis le milieu du XIXe siècle, plusieurs documents ont été avancés comme des preuves de cette corégence, mais leur pertinence a été mise en doute par quelques égyptologues à la suite des critiques formulées par Robert D. Delia il y a une quinzaine d'années. Reprenant la question en 1993, j'ai pu renforcer le point de vue de Delia au terme d'une analyse de détail opérée sur les documents les plus déterminants qu'invoquaient les partisans de la corégence. Detlef Franke, qui avait publié en 1988 une chronologie de la XIIe dynastie, a modifié celle-ci en intégrant mes conclusions, dans son livre sur le sanctuaire d'Héqa-ib paru en 1994. L'examen de la question, repris dans la première partie de la présente étude, sera élargi à l'analyse de documents, tels l'Enseignement d'Amenemhat ou les reliefs de Licht, dont l'interprétation a toujours été donnée sur base d'une acceptation préalable d'une corégence entre Amenemhat Ier et Sésostris Ier (chapitres 1-2). Le lecteur trouvera en outre une analyse des documents qui ont permis de songer à une corégence entre Sésostris Ier et son fils Amenemhat II (chapitre 3), ainsi qu'une proposition de datation absolue du règne de Sésostris Ier et de l'ensemble de la XIIe dynastie (chapitre 4).

    L'absence de corégence entre Amenemhat Ier et son fils Sésostris Ier permettra d'éclairer de nombreuses questions concernant la période qui va de l'an 20 du premier à l'an 10 du second. Le chapitre 2 aura fait la clarté sur le décès du vieux roi et les circonstances de l'accession de son fils au trône. Seule une absence de corégence permettra aussi de comprendre les données relatives à la conquête de la Nubie, commencée dans les derniers mois du règne d'Amenemhat Ier et qui mit en évidence la personnalité du vizir Antefoqer. Devenu le principal organisateur des expéditions de Sésostris, Antefoqer connut une carrière de plus de vingt ans dont la chronologie reste à préciser. C'est également l'absence de corégence qui permettra de fixer les jalons de cette carrière, en fonction des dates attestées par les documents qui le mentionnent et en accord avec les renseignements fournis par le héraut Amény, chef des expéditions au désert Arabique, dans une insciption découverte au Ouadi Hammamat en 1987.

    Ainsi, plusieurs études historiques découleront logiquement des conclusions obtenues dans la première partie consacrée à la chronologie. Une synthèse sur les vizirs de Sésostris Ier fera l'objet d'une deuxième partie (chapitres 5 et 6). Si Antefoqer est le plus illustre d'entre eux, le Mentouhotep de la stèle Caire CG 20539 semble pouvoir lui contester cet honneur, par le nombre des statues et autres monuments qu'il laissa à la postérité. Sa tombe vient d'être identifiée à l'angle sud-est de la pyramide de Sésostris ier; sa publication par James P. Allen est annoncée. Est-il vrai, par ailleurs, que huit autres personnes ont occupé la fonction de vizir sous le règne de Sésostris Ier? Y a-t-il des raisons sérieuses de penser à une répartition des fonctions entre deux vizirs différents, comme ce fut le cas au Nouvel Empire?

    La troisième et dernière partie s'intéressera aux principales destinations des expéditions organisées sous Sésostris Ier. Le chapitre 7, consacré à la Basse-Nubie, recomposera les différentes phases de la conquête de cette région jusqu'à la construction de la forteresse de Bouhen, au nord de la deuxième cataracte du Nil. Il y sera question également de l'exploitation des richesses minérales et minières des déserts adjacents, surtout aux carrières de Tochka et au Ouadi el-Houdi. Le chapitre 8 examinera les données relatives à la campagne de l'an 18 en Haute-Nubie, en amont de la deuxième cataracte. L'organisation et le déroulement de cette campagne pourront être suivis depuis les préparatifs en Egypte, jusqu'au retour victorieux des troupes; ses résultats seront examinés à la lumière des documents des règnes suivants. Enfin, le chapitre 9 concernera l'exploitation de la grauwacke dans les carrières du Ouadi Hammamat, entre Coptos et la mer Rouge, et l'expédition à Pount mentionnée par les documents découverts à Mersa Gaouasis, sur la côte de la mer Rouge, voici près de vingt ans.

Ligny, le 5 janvier 1995.


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Dernière mise à jour : 17 janvier 2002 - Responsable:
Claude Obsomer